« Les vestiges du jour » de Kazuo Ishiguro

Ecrit le 20/01/2008 par manu ()

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Grandeur et décadence

Kazuo Ishiguro a réussi le tour de force d’écrire un des romans les plus british qu’il soit,malgré son origine japonaise. Né à Nagasaki, Kazuo Ishiguro vivra dès sa petite enfance en Grande Bretagne, et deviendra d’ailleurs citoyen de sa majesté dès 1983. Il recevra même le titre d’officier de l’Ordre de l’Empire Britannique en 1995.
« Les vestiges du jour » est son troisième roman. Un roman dont j’ai du mal à faire la critique tant il m’a séduit, dont j’ai véritable savouré chaque page, chaque phrase… Je suis persuadée qu’il trouvera sa place parmi les grands classiques anglais, si ce n’est déjà fait.
Monsieur Stevens, majordome vieillissant, profite de l’absence de son maître pour voyager à travers la campagne anglaise au volant d’une ford. Le but de ce périple est une visite à Miss Kenton, l’ancienne gouvernante de Darlington Hall, dont il a récemment reçu une missive. Ce voyage est également l’occasion pour le butler de revenir sur son passé et de faire le point sur sa vie. Majordome comme son père, Stevens tire une grande fierté de sa carrière passée au service de Lord Darlington et au vu de laquelle il estime figurer au nombre des plus grands butlers. En effet, il a servi pendant des dizaines d’années une famille respectable et prestigieuse dotée d’une grande valeur morale et ce avec une dignité méritante, la plus importante des qualités d’un bon majordome selon lui.
Mais au fur et à mesure de ses pérégrinations, le lecteur se rend compte que Stevens n’est pas si fier de sa réussite, que, finalement, sa vie n’est qu’un gâchis. Malgré son déni, on s’aperçoit qu’il a en fait honte d’avoir servi si loyalement Lord Darlington, qui, on le comprend peu à peu, a trempé dans des histoires louches liées aux allemands et à la montée du nazisme. Peu après la première guerre, l’aristocrate s’était lié avec un allemand et était outré par la façon dont les alliés traitaient le peuple vaincu. Peu à peu, il organisa des conférences secrètes avant de passer totalement sous la coupe des hommes de main d’Hitler. Convaincu par les idéaux fascistes, il ira jusqu’à déclarer que la démocratie est dépassée et que la mise en place d’un régime fort devient une nécessité. Il ordonnera également à Stevens de congédier le personnel d’origine juive. Kazuo Ishiguro met ainsi en scène le déclin de l’aristocratie anglaise. Aristocratie qui craint de voir ses prérogatives diminuer, qui refuse de voir le petit peuple participer aux grandes décisions ou qui est, tout simplement, victime de ses grands principes et de son aveuglement face aux changements de la société. La preuve de ce déclin est fournie par la vente du manoir au profit d’un riche industriel anglais à la mort de Sa Seigneurie.
Mais le vieux butler est également passé à côté d’un bonheur probable avec Miss Kenton, à laquelle une tendre complicité l’unira malgré des débuts orageux. Malheureusement, cette relation a été ruinée par deux ou trois vifs échanges de paroles mettant en lumière certaines divergences, que la retenue, la pudeur et la fierté du butler, ou simplement son incapacité à déceler le caractère décisif de menus événements, lui ont empêché de réparer.
Ce roman se distingue également par l’écriture délibérément précieuse et maniérée choisie par le romancier. On a réellement l’impression d’entendre parler un majordome tout droit sorti d’un roman d’Agatha Christie. Un majordome qui emploie le « on » pour parler de lui-même! Je n’ai pu m’empêcher de faire un parallèle avec le film « Gosford Park » de Robert Altman qui décrit, lui aussi, la vie de la domesticité anglaise dans une grande demeure avec les rangs et les protocoles qui existent en son sein, un peu à l’image de ce qui se passe pour leurs patrons.
Le roman de Kazuo Ishiguro est empreint d’une certaine tristesse mais se clôture sur une note d’espoir. Pour l’auteur, « Le soir est la meilleure partie de la journée », affirmation qu’il interprète au sens propre comme au figuré : il faut arrêter de penser à nos échecs, aux décisions qu’on n’a pas prises, aux occasions manquées mais il faut aller de l’avant.

J’ai également vu le film de James Ivory qui est tiré de ce roman. Je ne suis généralement pas fan des adaptations cinématographiques des romans que j’ai lu mais j’avoue que j’ai trouvé celle-ci particulièrement réussie. Anthony Hopkins est un grand acteur et qui mieux que lui pouvait interpréter Mr Stevens?

Lu en juillet 2003

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Il y a 14 commentaires sur ce billet

  1. sheherazade dit :

    j’ai beaucoup aimé le film d’Ivory, mais je n’avais pas lu le roman, qui se trouve quelque part dans la PAL. Mais où ?…
    tant de livres sont venus d’ajouter ! LOL
    cette critique me donne envie d’essayer de le retrouver.

  2. sheherazade dit :

    de cet auteur j’ai aussi adoré « quand nous étions orphelins »

  3. manu dit :

    Tiens, encore un qui se trouve dans ma liste d’envies cadeaux MDR

  4. sheherazade dit :

    OK, j’ai noté !
    LOL

  5. jbj dit :

    pas lu le bouquin, mais le film -que tu m’as fait découvrir- était bien sympa même si à la base ce n’est pas spécialement le genre de truc que je pensais apprécier.
    J ene regrette pas de te l’avoir offert ;)

  6. Lilly dit :

    Qu’est-ce que j’ai aimé ce roman ! Comme toi, je pense qu’il mérite bien une place aux côtés des autres grands romans anglais.
    Je n’ai pas encore vu l’adaptation, mais je ne doute pas qu’elle soit fabuleuse. James Ivory est un génie, et le duo Hopkins/Thomson m’a déjà conquise avec « Howards End ».

  7. manu dit :

    Alors fonce et loue-le, il est digne du roman ! Je n’ai pas vu « Howards End ». Je devrais apparemment :-)

  8. Cécile dit :

    Je note film et livre !!!

  9. manu dit :

    Cécile : n’hésite pas !

  10. sybilline dit :

    Ce livre est une pure merveille (et figurera certainement parmi les geands classiques de demain). La pénétration et la sensibilité de l’auteur sont inouïes, et je suis d’accord avec toi, c’est un roman profondément triste, un roman d’une vie emprisonnée dans un rôle

  11. manu dit :

    Nous sommes bien d’accord !

  12. sourifleur dit :

    Ici encore, le livre et le film sont tous les deux remarquables! L’interprétaion des personnages principaux par Anthony Hopkins et Emma Thompson est un régal pour le coeur.

  13. Neph dit :

    Ca y est, je l’ai enfin lu, moi qui débarque après tout le monde ! Le livre nous fait un triste portrait du pauvre Stevens… Il a (presque) (tout) raté !

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